Ce n’est pourtant pas si ancien que je ne me rappelle pas précisément quand je l’ai rencontrée pour la première fois, la gentille dame accompagnée de son mari, tous deux promenant leur chien, une petit Bichon blanc répondant au nom de Ugo. « Sans H » m’a-t-elle précisé sans que j’en comprenne la raison ; l’oreille se moque bien que Ugo s’écrive avec ou sans « H ». Mais bon, ça semblait lui faire plaisir, alors pourquoi pas.
Je suppose que c’était au cours du printemps ou de l’été de l’année 2010, soit un an après mon arrivée en Sarthe.
Le soleil brillait ce jour là, faisant miroiter les eaux languides de la rivière bordée par le chemin de halage ; le seul lieu de promenade existant à dix kilomètres à la ronde, que Roxane, ma chienne berger hollandais, et moi, arpentons chaque matin. Près de quatre kilomètres environ, entre l’aller et le retour.
Bien évidemment, c’est Roxane qui a vu Ugo la première et qui, comme d’habitude, quand elle aperçoit un chien, a tiré sur sa laisse à me démembrer pour aller lui dire bonjour.
Roxane veut, que dis-je veut, exige toujours d’aller saluer les chiens que nous rencontrons au cours de nos déambulations.
Parfois, ça se passe bien, lorsque le chien se montre aussi convivial que Roxane. Parfois, la rencontre donne lieu à friction, quand le chien ne goûte pas les familiarités.
Dans ce dernier cas, Roxane réagit toujours très mal et manifeste sa déception par des aboiements furieux qui terrorisent le maître ou la maîtresse de l’autre chien. Maître ou maîtresse qui me jettent alors des regards réprobateurs. Le genre de regard qui donnent une indicible envie de s’enfouir sous terre.
En l’occurrence, la rencontre s’est faite sous les meilleurs auspices.
Pour une raison qui m’échappe, les Bichons aiment beaucoup Roxane et Ugo, flatté de l’intérêt de ma chienne, lui a fait mille grâces et fort senti le derrière.
La dame et le monsieur étaient gens âgés et très bien mis. Nous avons entamé une discussion, comme toujours à base de généralités dans ce genre de rencontre, en commençant à marcher de concert.
Quand je dis discussion, je devrais préciser que c’était surtout la dame qui parlait ; son mari se contentant de l’approuver quand elle le lui demandait, précisant parfois un détail.
C’était un monsieur des plus discrets que ce mari là mais je le sentais malgré tout très proche de sa compagne, surtout très attentif et protecteur. Une attitude qui ne m’a pas surprise tant elle semblait menue et délicate la gentille dame.
J’ai vite su la raison de tant de fragilité lorsqu’elle m’a dit être atteinte d’un cancer généralisé.
Et j’ai été d’autant plus émue que c’était un aveu qui ne demandait pas la pitié mais qui précisait un fait.
« C’est une des raisons pour laquelle nous avons adopté Ugo.
- Il m’oblige à prendre soin de lui et m’aide ainsi à oublier ma maladie. Et prendre soin de lui est un plaisir tellement il est gentil. »
Par la suite, j’ai revu la dame, son mari, et leur chien, assez régulièrement.
Le mercredi matin, par exemple, quand nous partions pour notre balade avec Roxane, en passant devant le laboratoire d’analyses où les patients sont obligés d’attendre devant la porte l’arrivée de l’infirmière pour pouvoir entrer.
La gentille dame y venait faire une prise de sang chaque semaine tandis que son mari promenait Ugo sur les trottoirs environnants.
Chaque fois que la météo était clémente, elle était fière de me dire :
« On a profité du beau temps ; on est venus à pieds. »
Et comme elle m’avait dit en quel lieu ils habitaient, je comprenais sa fierté sachant qu’il leur fallait parcourir deux bons kilomètres pour venir et tout autant pour repartir.
D’autres fois, je les rencontrais alors que je partais faire mes courses à bicyclette au Super U et un jour, avec un petit rire confus, elle m’avait révélé sa peur de mourir. Et encore plus de savoir qu’elle laisserait seul un mari désemparé.
Tandis que je tentais de la réconforter, elle m’avait interrompue, poursuivant son idée (et me montrant ainsi à quel point j’étais désarmée de ne savoir mieux trouver les mots susceptibles de l’apaiser), et dit :
« Pour Ugo, je ne me fais aucun souci. Mon mari s’occupe de lui encore mieux que moi et Ugo l’adore. »
Début septembre dernier, alors que je la saluais devant le laboratoire d’analyses, elle m’a confié sa crainte de ne pouvoir assister au mariage de sa fille :
« La cérémonie aura lieu dans quinze jours mais c’est à (300 kilomètres environ de son lieu d’habitation) et je me sens tellement faible que je ne sais si j’aurai la force d’entreprendre le voyage.
- Je sais qu’elle en aurait grand chagrin si je n’étais pas présente. Mon futur gendre a tout préparé sur place pour que je puisse me reposer chaque fois que j’en éprouverai le besoin. Mais, voyez-vous, ma santé ne s’améliore pas et je suis maintenant contrainte à de fréquents séjours à l’hôpital pour me faire requinquer. »
Elle était si heureuse, quelques temps après, de me raconter qu’elle avait pu assister au mariage grâce à son mari qui l’avait si bien installée dans leur voiture qu’elle n’avait ressenti aucune fatigue.
Un jeudi matin, le dernier jeudi de janvier, j’ai rencontré la gentille dame devant le parc aux caddies du Super U.
Elle était seule. J’ai supposé que son mari garait leur voiture.
« Sommes-nous jeudi ou vendredi ? » M’a-t-elle demandé, visiblement très inquiète.
Je me suis émue de lui voir un air un peu égaré. Présentait-elle des symptômes de la maladie d’Alzheimer en plus de ce cancer généralisé qui lui faisait un visage tout amenuisé et si beau pourtant encore.
Tout en lui répondant que nous étions le jeudi, j’éprouvais la plus grande pitié pour ce corps si chétif qui me semblait encore rapetissé depuis la dernière fois que je l’avais vue.
« Ouf ! A-t-elle dit rassérénée.
- J’ai craint un instant que nous soyons vendredi et que j’ai manqué le rendez-vous avec l’infirmière. »
Et tout aussitôt, sans reprendre son souffle, la voix tremblotante et le visage se décomposant, elle a ajouté :
« Savez-vous ? J’ai perdu mon mari. Il est mort le 23 décembre d’un cancer du foie. »
Elle s’est tue, juste le temps de se mâchouiller les lèvres pour s’empêcher de pleurer et m’a raconté.
Et j’ai eu tellement, tellement de peine pour elle, si perdue, si malheureuse, si désespérément seule, que j’ai senti mon cœur se casser et en tomber des petits cailloux de larmes.